C2 - Les carpes "mordent-elles" à l'écrevisse ?

Une grosse carpe
dans les bras d'un habile carpiste

- Oui, les carpes peuvent se prendre en pêchant avec une écrevisse ! disent beaucoup de carpistes

Les carpistes pratiquent une pêche très technique dans laquelle ils excellent comme le prouvent les nombreux clichés parus dans les revues halieutiques ou sur internet.
Sur ces photos, on voit des carpes énormes tenues dans les bras de leurs "vainqueurs" avant d'être remises à l'eau.
Beaucoup de ces carpistes  pensent que leurs captures qui atteignent souvent 10, 15, 20 kg ou plus encore recherchent les écrevisses pour les consommer.

Ils formulent quelques observations simples et en tirent des certitudes :

- Les grosses carpes sont
parfaitement capables d'engloutir une écrevisse adulte
elles n'hésitent donc pas à le faire.

- Il y a souvent beaucoup de carpes dans les endroits que fréquentent les écrevisses (herbiers, queues d'étangs...)
c'est la preuve qu'elles y recherchent ces crustacés pour s'en nourrir.

- Les grosses carpes sont volontiers carnivores et les pêcheurs de brochets en attrapent même parfois avec un goujon ou un vairon
elles peuvent donc tout aussi bien manger des écrevisses.

- Enfin et surtout, les carpes se capturent très bien avec des "queues" d'écrevisses décortiquées ou avec des appâts artificiels - les fameuses bouillettes - contenant de la chair d'écrevisse ou parfumés avec de "l'extrait" d'écrevisse
ce qui montre à l'évidence leur attirance pour ce crustacé.

Mais tous ces arguments se discutent

- Si des carpes sont bien capturées avec une bouillette à la chair d'écrevisse ou avec une "queue" d'écrevisse décortiquée cela ne prouve pas qu'elles auraient pu l'être avec des écrevisses vivantes à la carapace dure, calcaire, bardée d'épines acérées et indigeste.

- Les carpistes ne consomment pas leurs captures, ils ne regardent donc jamais dans leurs tubes digestifs pour voir s'ils contiennent, aussi souvent qu'ils le pensent, des restes de carapace dure, ce qui serait une preuve irréfutable du goût des carpes pour les écrevisses (à l'endroit où ils pratiquent).

En général, les pêcheurs appuient  leur avis quant à la possibilité de capturer des carpes en les pêchant avec des écrevisses vivantes sur leur intime conviction...
        et pas sur leur pratique !


Sites internet

Internet peut fournir, de manière indirecte,
 quelques renseignements sur cette question.

En effet,  si l'on cherche, pour la France seulement  :
- "pêche de la carpe", on trouve* environ 30 000 réponses,
- "pêche de la carpe au maïs", 100 réponses,
- et "pêche de la carpe à l'écrevisse",  0 réponse.
*en 2006

Si donc la pêche de la carpe intéresse beaucoup de monde,
la possibilité de la capturer avec une écrevisse vivante
n'intéresse... personne !

Pourquoi ?
Parce que c'est illégal dans les eaux publiques ?
Ou parce que, en réalité,  personne ne croit à l'efficacité
de cette méthode ?

 

 


Croyant mais non pratiquant

Les carpistes, pour la plupart, croient donc que
l'on peut capturer des carpes avec des écrevisses
vivantes mais ne pratiquent pas de pêche "au vif"
avec des écrevisses par respect de la législation
et parce que cette proie ne supporterait pas les lancers
 violents nécessaires à la pêche à grande distance
qu'ils pratiquent et qui conditionne fortement leur réussite.

En revanche, ils utilisent des "bouillettes" parfumées
"à l'extrait" d'écrevisse, ce qui est parfaitement légal
mais probablement pas plus efficace
qu'un autre appât différemment parfumé.

 

 

 
La carpe

(Cyprinus carpio)
   


Ce poisson principalement herbivore ne dédaigne pas de petites proies carnées (vers, larves diverses) et s'attaquent parfois à des petits poissons (goujons, gardons).
La carpe peut atteindre
un poids de plus de 35 kg
et une longueur de 1 m. 
 


Un peu de bon sens

Supposons que les carpes pourchassent autant les écrevisses
que certains veulent bien le dire...
Logiquement, dans nos eaux, ne devraient vivre que de très rares écrevisses
ayant échappé à l'appétit des gros cyprins.
Or, dans toutes les eaux (étangs, retenues, gravières, lacs, rivières et fleuves)
vivent des écrevisses adultes (américaines banales, de Louisiane ou du Pacifique)
côtoyant des carpes de tailles imposantes (10, 15, 20 kg ou plus encore).
Comment imaginer qu'une écrevisse puisse vivre 4, 5, 6 ans ou plus encore
sans jamais rencontrer une carpe capable de la consommer ?
Si, à la rigueur, on peut penser qu'un tel phénomène puisse être possible
dans un lac immense, comment admettre que dans un étang de 30 ares
puissent vivre, côte à côte, pendant des années,
des écrevisses américaines banales et des carpes de 10 kg
sans jamais se rencontrer ?
   Quand on sait comment se comporte une carpe fouillant sans cesse les fonds,
ne laissant aucun recoin inexploré, le simple bon sens nous dit que c'est impossible !
Ou alors... il faut admettre que les carpes ne raffolent pas des écrevisses
et en consomment beaucoup moins que ce qui est si souvent dit ou écrit !


Un exemple bien précis : les "Mille Etangs" vosgiens
 

 
Une écrevisse signal adulte
(Pacifastacus leniusculus)

 

 
Dans la région sous-vosgienne des Mille étangs
 - en réalité on en compte environ 850 -
 il existe un grand nombre de petits bassins de moins d'un hectare.
Dans beaucoup d'entre eux se capturent
- chaque année et de façon régulière -
 des dizaines d'écrevisses "signal" (Pacifastacus leniusculus) et
davantage encore d'écrevisses américaines banales (Orconectes limosus).
Ces écrevisses vivent en compagnie de nombreuses carpes de 10 kg et plus
(sans compter les brochets, les black-bass, les perches et les sandres).
Est-il raisonnable de penser qu'une écrevisse de 5 ou 6 ans
- comme le sujet ci-dessus -
puisse vivre si longtemps sur de si petites surfaces sans se trouver, au moins
 une fois, nez à nez avec une des grosses carpes qui partagent son milieu ?

 

 


Un autre exemple : les "Mille Etangs" de la Brenne
 

Originaire d'Amérique du Sud, la jussie à grandes fleurs
(Ludwigia grandiflora)
a envahi de nombreux étangs
de la Brenne depuis 1989.
Ses fleurs à 5 pétales jaune vif apparaissent dès juillet.  
Originaire d'Amérique (mais du Nord !)
l'écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii)
a envahi elle aussi les eaux de la Brenne
depuis une vingtaine d'années.
Ci-contre :
      - à gauche : un étang recouvert par la jussie.
- à droite : une écrevisse de Louisiane
 
(Photos  Parc de la Brenne) 

 

La Brenne, dans le département de l'Indre, appelée, elle aussi,  
"la région des Mille Etangs", en compte en réalité plus de 2000.
Depuis une vingtaine d'années la Brenne est menacée par deux espèces particulièrement envahissantes : une plante, la jussie, et un animal, l’écrevisse rouge de Louisiane !
Dans un étang piscicole, la jussie fait rapidement chuter le rendement : moins de lumière, moins d'oxygène, moins de nourriture. Les poissons se développent mal.
C'est ce qu'a montré sur FR3 le mercredi 9 février 2011
l'émission "Des racines et des ailes" dans un reportage consacré à la Brenne.

Les téléspectateurs ont pu voir un étang piscicole réservé à l'élevage de la carpe, complètement envahi par la jussie et peuplé d'une quantité incroyable d'écrevisses de Louisiane (à la levée, les nasses utilisées pour en limiter la prolifération contenaient, chacune, de 20 à 30 prises !).

Apparemment, les centaines de carpes de cet étang, d'un poids moyen de 2 à 3 kilos semblaient totalement négliger ces proies potentielles !
Dans ces étangs de la Brenne, les carpes ne mangent ni la jussie ni les écrevisses.
Il est difficile d'imaginer qu'ailleurs il n'en est pas de même.

De plus, le journaliste
Louis Laforge est intervenu en fin d'émission pour signaler
qu'une solution à la prolifération des écrevisses avait été trouvée :
l'introduction de brochets dans les étangs !
(C'est en effet ce que recommande le Parc naturel régional de la Brenne.)

Voilà une émission qui a donc, devant des centaines de milliers de téléspectateurs, très fortement contredit les théories qui font de la carpe un redoutable prédateur des écrevisses mais qui, en revanche, confirme ce que tout pêcheur de carnassiers connaît :
le brochet consomme des écrevisses (
voir page C3).

 

 

 

Deux "expériences" réalisées par l'auteur de ce site

 1 - En étang

Une ligne "au posé" armée d'une écrevisse américaine banale  (Orconectes limosus)
 vivante de 8 cm a été tendue, systématiquement et intentionnellement (pour savoir),
des jours et des nuits entières, à de très nombreuses reprises, à la belle saison,
pendant plusieurs années, dans un abri fréquenté par une bande d'une vingtaine de grosses carpes ( de 5 à 10 kg) d'un étang de loisir privé où cette méthode
peut être très légalement utilisée.
Cette eau close de plaine est un milieu  riche en herbes aquatiques et en plancton.
Il est peuplé de cyprins (carpes, tanches, gardons, rotengles) et de carnassiers (brochets, black-bass, perches) et renferment aussi des perches-soleil
et des écrevisses américaines venues de la Saône.
Aucune espèce n'est en surnombre (ce n'est pas un étang d'élevage avec
surpopulation de carpes).

 

)

 
Une ligne "au posé"
armée
d'une écrevisse
vivante
 


Jamais une prise de carpes n'a été réalisée par cette méthode.

2 - En vivier

Dans un vivier bétonné de 1 m de côté, empli de 90 cm d'eau, hors de portée des prédateurs, ne comportant aucune cachette, contigu à l'étang cité plus haut et alimenté par la même source, fut placée une carpe miroir de 5 kg venant de l'étang et laissée là sans aucune nourriture.
Au bout de 1 mois de jeune absolu, elle venait en surface avaler goulûment les vers de terre qui lui étaient jetés.
Furent alors mises dans le vivier deux lignes (nylon 24/100, hameçon triple n° 8),
maintenues en place pour qu'elles ne s'emmêlent pas, eschées l'une d'un gardon de 10 cm, l'autre d'une écrevisse américaine de 8 cm et vérifiées chaque matin.
 

 
Une expérience simple avec :
- une carpe de 5 kg,
- un gardon de 10 cm,
- une écrevisse de 8 cm.
 

Pendant 7 jours les lignes restèrent intactes mais, à chaque visite, si un ver de terre était lancé dans le petit bassin, la carpe venait le gober dès qu'il touchait l'eau.
Huit jours plus tard, la carpe fut prise à la ligne armée du gardon qui fut aussitôt remplacé par un autre de même taille. La ligne portant l'écrevisse resta en place.
Six jours après, le deuxième gardon fut lui aussi avalé par la carpe prise
une deuxième fois à la ligne. Il ne fut pas remplacé.
L'écrevisse, toujours vivante fut maintenue à l'eau.
Trente jours après l'écrevisse était toujours là, bien vivante au bout de sa ligne
et la carpe venait toujours happer les vers de terre qui lui étaient lancés.
Mais la faim la poussant à arracher la maigre mousse qui se développe sur les parois rugueuses de sa prison avec tant d'acharnement que ses lèvres en étaient
profondément râpées et saignantes, la décision de la remettre dans l'étang
pour la récompenser de sa participation active fut donc prise et cette expérience,
qui n'avait plus grand chose à prouver, fut arrêtée.

          


L'enquête 


Ces deux expériences montrent uniquement que
dans
cet étang
et dans
ce  petit vivier
la pêche avec une écrevisse vivante
ne rencontre pas de succès.

Aucune conclusion générale et universelle
ne peut en être tirée.

Qu'auraient fait d'autres carpes ?
d'une autre variété ?
ou plus grosses  ?
ou d'une autre origine ?
ou dans un autre milieu ?

L'enquête réalisée page C4
permettra peut-être de répondre
à cette question :
les grosses carpes
"mordent-elles" à l'écrevisse ?

 

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