B2 - Les écrevisses bleues 
de la mare

Scène d'aquarium :
écrevisses américaines bleues
et perches-soleil

Imaginez, dans les années 1990, en Franche-Comté, non loin de la Saône, quatre étangs
(dont le plus petit sera appelée "la mare" pour mieux le distinguer des autres)
alimentés - détail important - par la même source, et abritant de nombreuses
écrevisses américaines (Orconectes limosus).

A l'époque :
- Les 3 étangs, aux eaux plutôt profondes, troubles (grosses carpes fouillant les fonds) et ombragées par les arbres des rives, étaient peuplés de poissons blancs et de carnassiers (perches, black-bass et brochets). Les écrevisses y étaient de teinte foncée due à l'assombrissement mimétique* (effet A) et jamais un seul sujet bleu n'y avait été capturé.

- La mare, à l'eau moins profonde, plus claire et mieux ensoleillée que celle des trois étangs (pas d'arbres sur les rives), abritait uniquement des rotengles et des carpes naines (aucun carnassier). Les écrevisses y étaient de teinte claire due à l'éclaircissement mimétique* (effet E) et des sujets bleus ou bleutés, de 4 à 10 cm, y ont été capturés pendant une dizaine d'années (la première prise fut effectuée en 1993).

    * effet A ou E : voir Sous-site A

 
Conséquence de la canicule de 2003

On a noté une nette raréfaction des écrevisses
dans les étangs et dans la mare
après la canicule de 2003 pendant laquelle l'eau
 a très fortement baissé de niveau
et a considérablement monté en température.
Quelques rares écrevisses bleues ont été capturées
 en 2004 mais aucune après.

Y a-t-il encore des écrevisses bleues dans la mare ? C'est peu probable...
Réapparaîtront-elles ? C'est là toute la question ?

 

 


Photographie d'une écrevisse américaine
bleue
(Orconectes limosus)
conservée par dessication
 


Cette écrevisse américaine bleue
trouvée morte au bord de la mare en 2003
après la canicule,
 épinglée et mise à sécher sur une plaque de carton, montre
une pince droite de taille réduite (régénération probable de la patte P1)
et une patte abdominale gauche p5 sectionnée (avec bourgeon de régénération).


A propos de ces captures
- C'étaient en majorité des mâles.
- Les sujets bleus exhibaient une belle teinte turquoise, s'éclaircissant sur les flancs, plus marquée sur les pinces et le dos, sur laquelle tranchait le bleu sombre des taches de l'abdomen, le noir des extrémités des pinces ou des yeux et le blanc de la face ventrale, des épines et des tubercules de la carapace.
- Les individus bleutés montraient cette teinte aux articulations dorsales des segments de l'abdomen et sur les flancs du thorax.

Observations en aquarium 
Des écrevisses bleues et bleutées de 4 à 10 cm, placées en aquarium, ont permis les observations suivantes :
- Leurs comportements (prise de nourriture, toilette, accouplements, pontes, mues, amélioration de l'abri…) étaient identiques à ceux des sujets "normaux".
- Un changement radical de nourriture (viande rouge, céréales cuites) ne provoquait pas le retour à une coloration "normale".
- Une ou plusieurs mues n'ont pas modifié la couleur bleue.
- Bleues, bleutées et non-bleues s'accouplaient indifféremment et leurs œufs étaient semblables en taille, en nombre et en couleur.
- La teinte bleue apparaissait peu à peu et se confirmait au fil des mues des larves et des petites écrevisses.

A propos de la couleur bleue
- Cette teinte est fréquente chez les crustacés : homards européens et écrevisses -  Procambarus alleni de Floride, et  Cherax tenuimanus d'Australie - en sont la preuve (en France, les écrevisses du Pacifique et de Louisiane sont, elles aussi, marquées de bleu).
- Elle est due à la présence d'une chromoprotéine
(une grosse molécule) que la chaleur dénature en libérant un pigment rouge : l'astaxanthine et qui varie en proportions d'un sujet à l'autre en fonction de l'espèce, du sexe, du stress, du milieu, du PH de l'eau, du stade de la mue, de l'alimentation ou d'une maladie.
- Mais ces causes connues de variations des couleurs ne peuvent être retenues pour le bleu des écrevisses de la mare. Il est probable que cette teinte qui tranche si radicalement avec la couleur habituelle de l'espèce, est due à une anomalie génétique héréditaire.

Que s'est-il  probablement passé dans la mare?
Chronologie plausible des faits :
- Dès leur création, les quatre bassins sont colonisés par des écrevisses américaines venues de la Saône.
- Peu après, une altération génétique transmissible, assez rare mais cependant connue
*, augmentant fortement la proportion de la chromoprotéine turquoise évoquée plus haut, a fait apparaître, dans la mare**, au milieu de ses sœurs brunes, au moins une écrevisse américaine, mâle ou femelle, bleue.
- Cette écrevisse bleue, devenue adulte, s'est accouplée avec une écrevisse américaine de couleur brune et a engendré, selon les lois de Mendel régissant
l'hérédité, des sujets de couleur bleue ou de couleur brune.

* L'existence d'écrevisses américaines bleues a, par exemple, déjà été relevée, dans la Seine, à Paris.
** Pourquoi dans la mare et pas dans l'un des étangs puisque l'eau est la même partout ?
 

Deux remarques : 
      - L'ensoleillement, plus intense dans la mare que dans les étangs (pas d'arbres sur les rives, faible profondeur, eau claire), n'est-il pas à mettre en cause (rôle connu des UV dans l'altération génétique) ?
      - L
'absence de carnassiers dans la mare n'y a-t-elle pas favorisé le développement des écrevisses bleues ? En effet, si une écrevisse bleue se hasardait dans un des étangs, n'y était-elle pas rapidement dévorée car les perches, black-bass et brochets sont connus pour focaliser leurs attaques sur des proies colorées : poissons rouges ou autres ?
 



 
 Assurément,
il reste encore
bien des mystères
à percer
chez les écrevisses !
  



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